LE LUPOT DU MUSEE DE MIRECOURT – article de Philippe Dupuy


Le violon de Lupot du musée de Mirecourt peut intriguer le visiteur, c’est un instrument décoré de fleurs de lys, et qui semble avoir été volontairement fracassé, piétiné même. Cela vaut une explication.

Nicolas Lupot reçut à la fin de sa vie une importante commande officielle, il s’agissait de la fourniture des instruments à cordes destinés à l’orchestre de la Chapelle Royale du château des Tuileries et décorés aux armes du roi Louis XVIII. Tout ce qui concerne ces instruments est exposé en détail par Sylvette Milliot dans son ouvrage sur Lupot et la lutherie parisienne au XIX ème siècle  (en cours d’impression)

D’après les recherches de Sylvette Milliot, Nicolas Lupot a livré à partir de 1822 à l’orchestre de la Chapelle Royale : 14 violons (dont 6 en 1822 et 6 en 1823) 5 altos , 6 violoncelles  et 4 contrebasses ( les derniers avec l’aide de ses élèves).

Louis XVIII roi de France résidait au château des Tuileries, aujourd’hui disparu, et qui rejoignait le Pavillon  de Flore au Pavillon de Marsan, fermant ainsi à l’ouest la cour du Louvre pas encore achevée, avec au milieu l’arc de triomphe du Carrousel toujours en place. Depuis tout ce quartier a été complètement bouleversé par des travaux d’urbanisme.

Le château des Tuileries avait été construit au XVIème siècle et habité par la reine Catherine de Médicis, ensuite par Louis XVI pendant la Révolution, puis par Napoléon, et enfin par Louis XVIII frère de Louis XVI.

La Musique de la Chapelle Royale était dirigée par Cherubini et Lesueur, Rossini étant compositeur de la musique de la Chambre. L’orchestre comprenait aux pupitres des cordes 7 premiers violons (Baillot violon solo), 7 seconds violons, 4 altos, 6 violoncelles et 4 contrebasses, ce qui correspond à l’effectif des instruments commandés à Nicolas Lupot (il y eut toutefois 5 altos de livrés) les luthiers de l’orchestre étaient Koliker et Gand (indicateur de la Cour de France 1829, p.94 et 99)

Les instruments de Lupot étaient tout juste en service qu’une révolution chasse le successeur de Louis XVIII, son frère Charles X, qui abdique. La population envahit le château des Tuileries le 29 juillet 1830, tout est saccagé, on jette par les fenêtres objets et mobilier.

Une vente aux enchères rassemblera ce qui avait pu être récupéré (J Janin. La vente à l’encan 1832 p.49). Seuls figurent comme instruments de musique un piano d’enfant et une harpe de Naderman  « aux cordes détendues et brisées »

Louis Philippe se fait nommer roi des français et s’installe au palais des Tuileries après remise en état. Ça marche jusqu’en février 1848, nouvelle révolte populaire, il doit s’enfuir, le château des tuileries est à nouveau envahi et dévasté c’est l’anarchie (témoignages de Victor Hugo « Choses vues » et Gustave Flaubert « l’éducation sentimentale 3ème partie « )

Puis c’est le coup d’état du 2 décembre 1851. Napoléon III devenu empereur s’installe aux Tuileries une fois de plus complètement rénové. Sa politique débile aboutira à une guerre désastreuse avec l’Allemagne en 1870. Il est fait prisonnier et la Troisième République proclamée. Cela déclenche la révolte de la Commune qui sera réprimée de façon horrible par Thiers en 1871.Plusieurs monuments de Paris sont incendiés, dont le Palais des Tuileries qui sera complètement rasé et jamais reconstruit.

Que sont devenus les instruments de Lupot pendant ces évènements ?

Hélène Claudot ethnologue, fille de notre collègue disparu Pierre Claudot de Marseille, a effectué des recherches au musée de la musique à la Villette et y a consulté les anciens catalogues. Celui de Chouquet rédigé en 1875 mentionne « n°35 manche de violon provenant d’un violon de Lupot qui a été brisé lorsque le peuple se précipita dans la Chapelle du Château des Tuileries le 28 juillet 1830, don de J.B Vuillaume » . Ce manche est toujours conservé dans les réserves du musée, les photos prises ne permettent pas une identification précise.il est mentionné dans un additif au même catalogue « fond de contrebasse Gand père, Paris 1827, don d’Eugène Gand (entre déc1883 et février 1884) porte l’écusson de la Musique de la Chapelle des Bourbons » (selon les spécialistes le catalogue de Chouquet est quelquefois peu précis et ses affirmations doivent être examinées et confirmées) ce fond n’a pu être retrouvé dans les réserves du musée.

Dans le salon-magasin de la maison Chardon (39 ou 41 ) rue de Rome au premier étage on pouvait voir au-dessus de la porte d’entrée une moitié de fond de contrebasse décorée aux armes de Louis XVIII . Mademoiselle Chardon m’avait raconté que cela parvenait d’une contrebasse de Lupot du Château des tuileries, son arrière grand père G Chanot ayant entendu dire qu’on pillait le château (c’était donc le 29 juillet 1830) était allé voir sur place avec son ami Charles François Gand ce qui se passait. La cour du château était jonchée d’objets et de meubles brisés, ils avaient pu extraire des débris chacun une moitié de fond de contrebasse décorée.

Une moitié de fond était donc toujours chez les Chanot-Chardon et l’autre moitié avait été donnée par Eugène Gand au musée du conservatoire. On pouvait la voir au musée rue de Madrid accrochée au-dessus de la porte d’entrée, avec un grand portrait – médaillon de Clapisson, c’était sans nul doute le don d’Eugène Gand mentionné dans le catalogue (il était accroché trop haut pour qu’on puisse l’examiner).

Mademoiselle Chardon décède, son dernier frère Jean Chardon (compositeur connu sous le nom de Jean Lutèce, on avait joué à l’opéra un ballet de sa composition « Septuor «  dans les années 60) décède également, et son ami hérite de tout.

Vers 1990 mes collègues m’avaient fait l’honneur de me nommer Président du Conseil Scientifique du Musée de Mirecourt. Connaissant l’existence des deux morceaux de fond de contrebasse ornés de fleurs de Lys, j’avais suggéré à la conservatrice du Musée de Mirecourt à l’époque de proposer aux héritiers Chardon l’achat de leur moitié  et de demander au musée du Conservatoire le départ de l’autre moitié qui jointes au violon conservé à Mirecourt auraient formé un témoignage-souvenir du travail de Lupot . Mais, ainsi que d’autres suggestions d’activités qui n’auraient rien couté (correspondance à ce sujet) cela ne suscita aucun intérêt et j’ai vite démissionné de ce poste de figuration-potiche.

Les années ont passé. La moitié provenant de l’héritage Chardon n’est pas localisée, et celle du Musée du Conservatoire s’est volatilisée, elle a tout simplement disparu, perdue ou volée sans doute lors du déménagement à la Villette.

Existe-t-il encore d’autres débris survivant de ce prestigieux ensemble des 29 Lupot de la Chapelle Royale ? Avis aux chercheurs …

Seul demeure connu actuellement le violon du Musée de Mirecourt qui évoque une page de notre histoire nationale. Etienne Vatelot avait su en déceler l’intérêt et il en a fait don au musée de Mirecourt.

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